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samedi 4 janvier 2020

Une rencontre avec des gens sans cœur


1979, poste 33 - Centre-Ville

Jean et moi travaillons ce dimanche de juillet. C’est la canicule et les journées semblent interminables. Pourtant nous arrivons quand-même presque à la fin de notre quart de travail.

    Par Claude Aubin
    Policier à la retraite, chroniqueur et auteur
    
    Publié le 4 janvier 2020 à 18h02


En fait il nous reste que deux petites heures à cuire dans notre formidable bolide.

- On devrait peut-être se balader dans le vieux et prendre un cornet.
- Hum…

Même ça, c’est presque au dessus de nos forces. Pourtant, quand Jean commence à se diriger lentement sur Papineau, un appel vient nous ramener trois rues plus haut, pas très loin d’ou on était il y a juste deux minutes.

 - Auto 33-7 rue Logan, un homme malade. 

Avec cette chaleur il a besoin d’être malade pour vrai, parce qu’on est pas très patient. Habituellement nos malades le sont de boisson.  Jean fait demi-tour et en moins de deux minutes on est devant un vieux duplex aux briques peintes en rouge. Devant la porte, un vieux monsieur nous fait de petits signes un peu gênés. Ça doit être le malade.

- Bonjour monsieur, vous êtes malade ?
- Heu.. non,  c’est mon vieux chum,  il est couché par terre dans sa cuisine, venez voir.

Jean et moi le suivons à la vitesse qui nous y amènes. Nous voilà dans la cour arrière et quand nous  regardons  par la fenêtre, il y a bien un homme couché par terre, il est évident qu’il est mort depuis quelques jours.

- On défonce ?
- Ouais.

ce n’est pas bien long qu’on est dans le logis, le vieil homme nous suit avec beaucoup d’intérêt.

- Il est mort hein ?
- Désolé, ça ressemble à ça monsieur. 

Le vieil homme hausse les épaules et va s’asseoir un peu plus loin. On voit bien qu’il a de la peine, mais un peu comme tous les vieux de l’époque, il ne va pas pleurer. Je m’approche de lui tranquillement, prend une chaise à mon tour et le questionne un peu.

- Il avait de la famille ?

L'homme  me regarde tristement, puis esquisse un petit sourire tout en hochant la tête doucement.

- Ouais, il a une fille, elle reste un peu plus loin sur l’autre rue, mais ça fait plus de deux ans qu’est pas venue le voir. 
- D’autres personnes, un numéro de téléphone ?

L’homme ne sait pas, il regarde fixement son ami étendu. Jean appelle le médecin de la ville pour constater le décès. Ce n'est pas qu'on ne le sais pas, mais c'est la procédure. En attendant, je fouille dans quelques tiroirs pour trouver un numéro de téléphone ou un nom. À la place je trouves une liasse de billets, pas des tas, environ six cent dollars. Je place bien les billets en évidence devant moi sur la table ou est assis notre vieux.

- Vous allez compter avec moi ok ?

L’homme est bien heureux de rendre service et il regarde très attentivement les billets que je compte. Le doc arrive sur l’entre fait et rapidement décide qu’il n’a rien à faire là. Il enverra le constat de décès. Rapide le doc !

- Vous le ferez transporter, si vous ne trouvez personne pour...
- Comme d'habitude.

Le médecin se sauve rapidement, il doit posséder une piscine. Je retourne donc à mes recherches. Tout à coup, une femme dans la quarantaine, mal vêtue, mal coiffée, mal de tout en fait, arrive et lance avec force.:

 - C’est mon père… il y a de L’ARGENT ICITTE. 

La gueuse n’a pas même regardé son père qui gît encore sur le plancher. Pire elle enjambe le cadavre sans même sourcilier.

- Il y a de l’argent icitte !
- Vous l’avez dit ça déjà.

La mégère me regarde d’un œil méchant, un peu plus, elle me fouillerait sans mandat. Je lui montre les six cent quelques dollars déposés sur la table. Mais insatisfaite, elle regarde tout autour.

- Il y en a plus je le sais. 
- Bien, je n’ai pas encore fouillé alors. 

Je n‘ai pas encore terminé ma phrase qu’un autre bien heureux personnage vient de faire son apparition.

- C’est mon oncle, je suis son neveu, pis il y a de l’ARGENT ICITTE.

Pour une fois que le mort à de la visite, il doit être bien heureux de regarder ça bien assis sur son nuage.

Cette fois, la grosse dame fait le dos rond. C’est quand même son pôpa !  On ne va pas lui arracher ses maigres souvenirs. Des photos de la reine avec des chiffres dessus. Le legs familial.

Toujours assis, le vieux bonhomme me regarde avec l'expression écœurée de l'homme qui s'y attendait, Jean fait tout comme lui. Alors, je  prend une décision. Fais deux petits tas d'argent,  je souris.

- Bon, les deux requins, je vais vous laisser en paix avec votre cher décédé. Il est mort de mort naturelle, alors vous vous en occupez. Tout ce que je vous souhaite, c’est que vous vous égorgiez. Comme ça il ne sera pas mort pour rien. Il y a deux tas, alors on va voir qui est le plus vite.

La dessus Jean et moi sortons sans rien ajouter. Ordinairement, on aurait fait tous les arrangements, car dans un tel drame on devrait être là pour aider. Mais là, on en était tout à fait incapables. J’en avais rencontré des requins dans ma vie, mais là c’était quand même le pompon. À toutes les fois que je repasse sur cette rue, j'en ai encore un pincement au cœur.

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